Voilà. Je viens de fermer le livre.
Désert, c'est le genre de livre qui vous touche au coeur, que l'on garde en soi longtemps, oui, longtemps... Comme une blessure et comme une belle lumière. Tout de contrastes.

Désert, c'est le désert, bien sûr. Sable à perte de vue, brûlant, et ciel d'un bleu implacable...

"Le désert lavait tout dans son vent, effaçait tout. Les hommes avaient la liberté de l'espace dans leur regard, leur peau était pareille au métal. La lumière du soleil éclatait partout. Le sable ocre, jaune, gris, blanc, le sable léger glissait, montrait le vent..."

Lumière... si l'on devait compter le mot "lumière" dans le roman, on n'arrêterait pas de compter... La lumière est partout dans le désert, brûlante aux pieds et aux yeux, le sable, le ciel, jusqu'au plus noir de la nuit ! Et cette grande lumière rejaillit sur les hommes qui y vivent, toujours en mouvement, rudes, et pauvres et affamés, assoiffés, et pourtant si riches à l'intérieur, si lumineux... La lumière comme un regard immense et caressant sur toutes choses...

Et puis il y a la ville, dans le roman. La ville tant espérée, et que Lalla imaginait belle et blanche dans la lumière (encore la lumière) et c'est la misère qui frappe. Plus : la solitude.
Comme si des deux mondes opposés, le plus "habité" était le désert...

"Mais il n'y a que cette avenue, et encore cette avenue, et ces carrefours pleins de visages, d'yeux, de bouches, ces voix criardes, ces paroles, ces murmures. Ces bruits de moteurs et de klaxons, ces lumières brutales. On ne voit pas le ciel, comme s'il y avait une taie blanche qui recouvrait la terre. (...)

Le vent passe par rafales le long de la ruelle, plaque les vêtements sur les corps des femmes, agite leurs cheveux. Il y a tant de haine et de désespoir dans cette ruelle, comme si elle descendait sans fin à travers tous les degrés de l'enfer, sans jamais rencontrer de fond, sans jamais s'arrêter. Il y a tant de faim, de désir inassouvi, de violence. (...) Peut-être qu'il n' a pas d'amour, nulle part, pas de pitié, pas de douceur. Peut-être que la taie blanche qui sépare la terre du ciel a étouffé les hommes, a arrêté les palpitations de leur coeur, à fait mourir tous leurs souvenirs, tous leurs désirs anciens, toute la beauté ? "

Mais celle que j'aime le plus, dans "Désert", c'est la jeune Lalla, si petite et si grande, que l'on suit dans sa quête... Quête d'elle même, quête de l'humain, et quête de Dieu.

"Dans une coin de porte, à l'abri d'une borne de pierre, dans un grand lac d'ombre humide, Lalla s'est couchée par terre. Elle a rentré sa tête et ses membres le plus qu'elle a pu à l'intérieur de son grand manteau marron, tout à fait dans le genre d'une tortue. La pierre est froide et dure, et le bruit mouillé des pneus des autos la fait frissonner. Mais elle voit quand même le ciel s'ouvrir, comme autrefois, sur le plateau de pierres, et entre les bords de la taie qui se fend, en tenant les yeux bien fermés, elle peut voir encore la nuit du désert."

Enfin, dans Désert, il y a ceux que l'on ne peut oublier, les hommes de Ma el Aïnine, de Moulay Sebaa, ceux que l'on sait marcher, et vivre et mourir, tour à tour au premier plan ou à l'horizon. En filigrane, mais si présents, jusque dans le sang de Lalla. Eux, ce sont les hommes bleus, les seigneurs du désert, tels qu'ils étaient il y a quelques générations à peine, avant que ne les massacrent les hommes à la solde du commandement français, "les soldats des chrétiens"...

écrit le 22/09/2011