Déconcertée : voilà comment je me sens, une fois arrivée au bout du roman de Gaétan Soucy. Bien rit, et bien pleuré. Bien rit au début, et puis non, la comédie n'en est pas vraiment une, non, vraiment pas...

Ainsi débute le récit :

"Nous avons dû prendre l'univers en main mon frère et moi car un matin peu avant l'aube papa rendit l'âme sans crier gare. Sa dépouille crispée dans une douleur dont il ne restait plus que l'écorce, ses décrets si subitement tombés en poussière, tout ça gisait dans la chambre de l'étage d'où papa nous commandait tout, la veille encore. Il nous fallait des ordres pour ne pas nous affaisser en morceaux, mon frère et moi, c'était notre mortier. Sans papa nous ne savions rien faire. A peine pouvions-nous par nous-mêmes hésiter, exister, avoir peur, souffrir."

Etrange est l'univers des deux frères. Limite du fantastique. Un immense domaine à l'écart du monde, et que les adolescents n'ont jamais quitté. Ils n'ont que ce lieu, et les mots qui leur ont été donnés, pour appréhender le monde... On l'a compris, le narrateur est l'un des deux "frères", et quel plaisir que la lecture de son récit, sa langue imagée, farfelue, drôle. Touchante d'innocence.

"J'ai horreur de la musique. Parce que la musique, tenez-vous bien, c'est une abjection, une pieuvre avide qui se nourrit de nous. Faites-en surgir dans un rayon de cent mètres, et je n'ai plus de coeur, il m'est sorti du ventre où il habite, il éclate par terre sous mon regard désemparé, même si j'ai les yeux fermés, il me revient en élastique dans la poitrine en y perçant un trou de balle, et c'est une plaie qui vit et ressuscite à chaque note, et j'en mourrais de ma mort la plus délicieuse tellement c'est atroce et cruel et éprouvant, comme la vie."



Un dernier passage, encore, un de mes préférés :



"L'épinard des forêts est doucement en train de virer au jaune et rouge piment fort, dans un catimini d'automne. Pas les conifères bien entendu, ils ne savent pas même ce que c'est qu'une saison, ces marioles. Mais les autres arbres, car il y en a, et jusqu'ici encore, ébouriffés et feuillus, avec des rondeurs de champignon. Et je me disais qu'est-ce qu'on a fait de tout ça, pensant à nous-mêmes autant qu'à nos semblables dans leur totalité pensive. On dirait des fois que je suis seule sur terre à l'aimer, moi, la vie. Mais quand on essaie d'aimer, tout devient compliqué, car peu de gens ont de cela la même imagination dans le chapeau."


Je voudrais pouvoir parler du "Juste Châtiment", mais de cela, désolée, je n'en ai pas le droit...

(02/07/2009)