"Moi, Joséphine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, j'ai ouvert la fenêtre ce matin, à l'heure où les autres dorment encore, j'ai humé l'air et j'ai dit : "ça sent la chienne". Dieu sait que j'en ai vu des petites et des vicieuses, mais celle-là, j'ai dit, elle dépasse toutes les autres, c'est une sacrée garce qui vient et les bayous vont bientôt se mettre à clapoter comme des flaques d'eau à l'approche du train."

Comment ne pas être touché par un livre qui commence comme ça ! J'aime j'aime, tout est fort dans le livre de Laurent Gaudé, le style, les personnages, le décor -décor de fin du monde qui "confronte chacun à sa vérité intime".

Il y a ceux qui fuient, et puis ceux qui restent malgré l'annonce de la terrible tempête qui touche la Nouvelle-Orléans et l'ordre d'évacuer.

Il y a la vielle négressse Joséphine ;

Il y a Rose et Byron, son enfant raté

"La vitre explose sous la pression et la mère hurle. Elle craint que le petit ne se soit blessé. Elle se précipite sur lui mais il n'a rien. Elle décide alors de descendre dans la cuisine. Ils se tiennenet éloignés des fenêtres et ne bougent plus. A quoi pense-t-elle, à ce instant ? Elle a son fils dans les bras et il n'y a que cela. Elle doit veiller sur cet enfant et le protéger contre la colère du monde."

Il y a Keanu Burns, le rescapé des plates-formes, qui aime Rose et la cherche.

Il y a le révérend, un peu (beaucoup) paumé.

Les prisonniers abandonnés.

Paul The Cripple.

Et les personnages principaux s'entremêlent dans le si beau chant final de la dernière page, comme s'entremêlent la vie et la mort, l'apocalypse et le miracle de l'amour -mais je ne suis pas sûre que ces dernières lignes parlent comme elles me parlent à qui n'a pas lu intégralement le livre, tant pis, j'ai tenu à les recueillir :

"mais ils ne peuvent pas comprendre, non, ils ne pourront pas comprendre, tous, ils parleront désormais d'un cataclysme, et pour elle, ce sera aussi la naissance de son fils et sa vie retrouvée, elle le sait, elle est pleine du visage de Keanu Burns, la ville en dessous paraît laide, comme une flaque d'eau souillée, elle quitte ce qu'elle a aimé, les heures de la nuit où il était face à elle, accroupi contre le mur d'en face, et je chante pour dire que j'ai faim, oh oui, un appétit de siècles malgré mon âge de vieille mule éreintée, j'ai faim, moi, la négresse, et je suis fidèle à cela -c'est la faim qui me tient droite, je veux rentrer et je rentrerai, je veux être libre, la Louisiane m'attend, quelque chose manque à la terre de là-bas si nous n'y sommes pas, elle pense à cela, dans l'hélicoptère, elle n'écoute plus les mots de l'homme en face d'elle qui essaie de la rassurer et d'être prévenant, elle ferme les yeux et entend un vieux chant qui lui fait du bien, c'est le mien, celui des bayous qui charmait les grenouilles, c'est le mien et tu peux t'y adosser car je suis solide et je porterai mes soeurs, elle ferme les yeux, elle a un fils, maintenant, un fils, avec fierté, je porterai mes soeurs, moi, Joséphine Linc. Steelson, toute négresse que je sois, malgré mes cent ans passés car le ciel s'est ouvert et nous avons fait face à notre propre nudité, je porterai les enfants effrayés, ma voix les rassurera et lorsque je mourrai, libre, sur ma terrasse, toujours négresse, à l'instant que j'aurai choisi, lorsque je mourrai, souvenez-vous de moi et gardez le regard droit."