Je lis un livre magnifique, subjuguant. Une surprise comme il en arrive parfois au hasard de nos lectures. On lit et c’est un formidable écho. Magique. Faut dire que l’écriture de Patrick Grainville est d’une puissance évocatrice rare, toute de poésie et de sensualité. Et plus encore.

Je dis Et plus encore car ce sont les grands thèmes de l'humain qui s'y livrent. Tout à trac ce sont : nos mythes personnels, secrets de vie à percer,  intuition du temps qui passe, jeux de vie et de mort, nostalgie, amour de la nature, de l'animalité, amour amour amour, de l'autre sexe, du père si semblable, de la chienne amie.

L’orgie la neige, pour en faire un résumé rapide, ce sont les quinze ans de l’auteur. L’hiver est cette année-là terrible dans la campagne normande, la neige s’installe, la neige ! Un culte, une passion, un bonheur brut et sauvage de grandes virées, de grandes chasses avec la chienne Noire, et parfois le Père qui partage la même passion. C’est aussi le temps des premiers émois amoureux…

Un livre dont le personnage principal est la neige, imaginez.

Il neige, et le monde se révèle dans sa vérité première, brute, animale, qui nous porte au cœur des secrets de vie et de mort.

… Le ciel grouillait d’oiseaux, leur débandade m’exaltait. A la fécondité douteuse de la mer estivale se substituait une grande flottille d’ailes et de becs, de plumages dorés. Je vénérais ces oiseaux comme autant de totems, hordes et armoiries du ciel. Je tirai sur une bande de vanneaux. L’un d’eux tomba. Je le vis soudain là, sous ma main, ce divin messager du Nord, proie mystique arrachée au secret du monde. Ses grandes ailes noires claquaient. Je scrutais sa gorge brune, son dos marbré de vert, sa huppe. J’avais réussi à extraire de la surnaturelle trame de ciel et de mer un motif, un témoin vivant. Je le contemplai. Il était tout poudré de magie. Je le serrai dans mes mains convulsives. Je respirai son plumage. J’avais capté quelque chose du formidable inconnu. Je détenais la preuve de l’au-delà. L’oiseau extraterrestre était soudain tombé dans ma main humaine. J’étais en droit de célébrer la magnificence de l’autre monde, celui dont mon père et moi nous partagions le culte, dans la complicité duquel nous vivions. Ce fourmillement d’oiseaux d’augure en livrées rousses, bleuâtres, émeraude, aux écussons célestes, nous en étions les sectateurs dévots et les sacrificateurs ardents. Le meurtre était le seul moyen à notre disposition pour les surprendre, les voir, les toucher, nous imbiber de leur rayonnement. Jamais tuerie ne fut plus amoureuse. Jamais bourreaux n’ont aussi profondément pénétré dans l’âme de leurs victimes.

jeux de chiens

 le 27/09

Je ressens le besoin de rajouter un petit PS... Paradoxalement, et c'est difficile à comprendre sans doute, bien qu'ayant été sous le charme de ce roman qui bien souvent met des mots sur mes propres émotions, je déteste la chasse. Tuer un animal sauvage reste pour moi sacrilège. Je n'ai pas besoin de toucher, je n'ai pas besoin d'interagir, je suis une contemplative !  Pourtant, j'ai la même folie de la brûlure de la neige, des grandes courses dans la forêt mes chiennes sur les talons, et l'émotion que j'éprouve si par hasard je croise un animal sauvage est semblable à celle de Grainville, quasi religieuse (il parle de culte, de sacrifice, je parle de sacrilège !)